Quand la balle change de camp
Quand une grosse compagnie voit ses compétiteurs développer un produit afin de voler des parts de marché, il perdra rarement ses meilleurs clients car il pourra rivaliser avec une alternative. Mais que se passerait-il si une nouvelle compagnie venait innover la technologie qui rend ce marché possible?
Prenons une jeune compagnie fringante qui se met à la poursuite de clients que la compagnie « sortante » ne veut pas. La plus grosse compagnie n’en veut pas de ces clients car ils sont soit pas financièrement désirables, soit trop désorganisés. Si cette nouvelle technologie impliquait un gros investissement, du genre un nouveau type d’équipement télécom, les clients n’en voudront pas nécessairement car cela impliquerait des frais inhérents à l’achat de la nouvelle pièce d’équipement, alors la « sortante » devra tout simplement essayer de sortir un autre modèle qui saura garder ses gros clients près d’elle. C’est la compétition, l’économie, il n’y a rien de disruptif là-dedans.
Si, par contre, cette nouvelle technologie impliquait une baisse des coûts du produit de l’ordre de un dixième de celui de la grosse compagnie, là, on parle d’une technologie disruptive car ça vient chambouler tout le modèle économique du marché. C’est comme si tout d’un coup, un transporteur aérien payait son gaz au dixième du coût des autres, voyageait avec 1 pilote et une hôtesse de l’air, et payait ses avions à 10 million au lieu de 100 millions. Évidemment, il n’y aurait plus de chances pour la compétition et on assisterait à de nombreuses faillites des autres transporteurs aériens qui ne seraient pas capables, évidemment, d’accoter ces coûts propres à l’utilisation de ses avions.
Là où je veux en venir est Skype, une nouvelle compagnie achetée par Ebay en septembre dernier. Cette jeune compagnie a complètement changé les fondements économiques de l’industrie des communications. Pour appeler du Canada en Chine, il en coûte 42 cents la minute avec le système conventionnel de « switch ». Avec Skype, qui utilise la technologie d’Internet (TCP/IP), il en coûte 2 cents la minute. C’est 21 fois moins. Pour une grosse compagnie comme Bell, on ne veut pas suivre une petite compagnie en délaissant ses produits qui lui rapportent de bons revenus, et de toute façon, ceux qui veulent payer 2 sous la minutes n’ont probablement pas d’argent, alors ils ne sont pas intéressants pour la grosse compagnie.
En extrapolant un peu, par contre, on remarque que 99% des codes postaux américains ont accès à l’Internet haute-vitesse. Plusieurs grandes villes veulent aussi offrir Internet sans-fil à tous leurs citoyens, ce qui représente un vrai shift de la perception face à l’Internet: c’est rendu un droit, et non un privilège. Par conséquent, considérant toutes ces nouvelles personnes qui auront accès aux réseaux haute-vitesse, et une technologie comme celle développée par Skype qui offre des prix pour les interurbains aussi bas, moi, si j’étais le PDG de Bell, j’aurais peur.

